La rentrée littéraire à venir a inspiré à votre Narrateur un petit exercice : prendre la liste de la rentrée littéraire de janvier 2026, pour laquelle nous avons désormais assez de recul et de données, se concentrer uniquement sur les premiers romans, et y considérer les profils des heureux élus. La liste de départ provenait d’ici : https://www.placedeslibraires.fr/list-188178/rentree-litteraire-d-hiver-2026-les-premiers-romans/?num_table=188178&type_page=tables&page=3
Il a fallu d’abord retirer les quelques premiers romans qui n’en étaient pas réellement, les traductions ou les maisons d’éditions étrangères, les auteurs qui, jaloux de leur anonymat, ne laissent pas assez voire pas du tout de traces. On arrive à 55 entrées.
À partir de cette liste, le « jeu » était d’identifier trois choses :
- Le nombre de primo-romanciers liés à Paris : et insistons bien, à Paris, et non à l’Île-de-France. Avoir un lien = être né à Paris / y résider au moment de la publication du roman / y avoir résidé au moment de ses études. On convient naturellement qu’un auteur peut être né à Paris, n’y avoir résidé qu’un an avant de passer le reste de son existence dans le Gers, le Périgord ou les Ardennes. Le cas ne s’est toutefois, et fort curieusement, pas présenté.
- Le nombre de primo-romanciers journalistes. Une profession intimement liée à l’écrit, qui bénéficie d’une vue à 360 degrés de la société et de ses rouages, doit bien disposer de quelques entrées dans le monde de l’édition, dirait une mauvaise langue. Tel journaliste, ayant travaillé toute son existence dans la Presse Quotidienne Régionale avant de publier son premier roman, pourrait se targuer d’une certaine distance avec la grande machine éditoriale. Le cas ne s’est toutefois, et fort curieusement, pas présenté.
- Le nombre de primo-romanciers disposant de ce que l’on qualifiera, pour les besoins de l’exercice, d’accointances culturelles. Comptent comme accointance : un statut d’artiste établi avant publication du premier roman, la direction d’établissement culturel, un poste de journaliste ou chroniqueur culturel (permettant ainsi de cumuler avec le critère précédent et de prétendre à un Grand Chelem), une place intéressante dans le circuit de l’édition, un Master de Création Littéraire… Nous n’avons pas compté les parcours de normaliens et plus globalement d’hommes politiques, qui ouvrent pourtant des portes, désireux de nous concentrer sur les ponts de la sphère culturelle.
Les comptabilisations se sont faites avec prudence. Un doute, une source impossible à vérifier mène à un zéro. Une naissance en Île-de-France compte pour zéro, même lorsque l’autrice en question est rédactrice en chef d’un magasine culturel basé à Paris ; dans ce cas, pas de mention claire d’une installation à Paris, pas de 1 dans le tableur… Notre humble étude est subjective par essence, mais tout de même !

Alors, que dire ?
Sur 55 auteurs et autrices :
38 sont liés à Paris.
11 sont journalistes.
40 disposaient de solides accointances culturelles avant publication.
Mais le chiffre le plus éloquent est le suivant :
7 primo-romanciers seulement n’entrent dans aucune de ces cases. Tous ont connu des parcours hors-normes, éloignés de la capitale et des grandes sphères médiatiques et culturelles.
69,09% des auteurs et autrices sont donc liés à la capitale, ce fameux Paris intramuros qui, rappelons-le, ne représente que 3% de la population française, 18% en élargissant à sa région. Si le parcours d’une autrice en particulier (née à Paris dans une grande précarité) peut questionner le bien-fondé d’une telle donnée, ajoutons d’emblée que 30 des 38 parisiens cumulent ce prestigieux statut avec un autre avantage, quand ils ne réalisent pas tout simplement ce que l’on serait tenté d’appeler le Grand Chelem du PJAc.
L’objectif, ici, n’est pas et ne sera jamais de fustiger des artistes, a fortiori alors que des « provinciaux » parmi eux ont précisément décidé de se rendre à Paris pour se donner davantage de chances de se réaliser. À ce sujet, tout juste rira-t-on un peu jaune : on trouvera, dans cette cuvée, bon nombre d’histoires de transfuges qui commencent peu ou prou ainsi : « X, né dans [Insérer une bourgade champêtre], provoque le destin en s’arrachant à ses origines pour rejoindre Paris ». On lit ces synopsis, on lit notre humble étude, et on en vient à se dire que le récit de transfuge n’est valide qu’à deux conditions : que l’auteur soit installé à Paris, puis que le récit s’achève à Paris. Ce faisant, le lecteur ne parcourt, dès les premières lignes, qu’un transfert déjà réalisé, et peut légitimement s’interroger sur le statut de la fiction. Ne pas fustiger les artistes, donc, mais pointer du doigt des chiffres évocateurs. Tout cela n’est pas nouveau, nous rétorquera-t-on, et c’est exact. Paul Léautaud, dans son Journal littéraire, documentait assez bien les jeux d’influences, l’importance du carnet d’adresse et d’une bonne adresse tout court. On croit (on veut ?) comprendre que la publication de récits de transfuges témoigne d’une volonté, chez les grandes maisons, de donner davantage de visibilité à des territoires délaissés par les représentations culturelles. Il est toutefois malheureux que les circuits utilisés restent les mêmes. Les chiffres mis en avant ci-dessus laissent une grande question en suspens : est-ce bien utile, en tant que parfait inconnu, d’envoyer son manuscrit à une maison d’édition parisienne ? Notre petit exercice ne permet évidemment pas de répondre à cette question. Il permet seulement de constater que, pour les 55 primo-romanciers étudiés ici, le chemin qui mène à la publication passe encore très souvent par Paris — et plus souvent encore par les réseaux qui l’entourent.
PS : Cette petite enquête n’est évidemment ni exhaustive ni aléatoire, et elle est bien pâle en comparaison de véritables études. On pense naturellement à Entrer en littérature. Premiers romans et primo-romanciers dans les limbes, par Corinne Abensour et Bertrand Legendre, publié aux Ed. Arkhé en 2012. Mais il nous viendra probablement l’envie de réaliser un suivi, de rentrées littéraires en rentrées littéraires. Vos remarques sur les données à mettre en valeur ou les biais évitables sont les bienvenus.

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